L’Économie
wallonne telle qu’on en parle
France
Maurain
(Pseudonyme désignant des femmes et des hommes, universitaires ou gens
de terrain...)
Paru dans TOUDI mensuel n° 16, février
1999
Tout
se passe comme si la manière de parler de l’économie de la Wallonie
appartenait à une sorte de langue seconde. Parfois trompeuse. Parfois honnête.
Parfois optimiste. Parfois pessimiste. Notre engagement ici est celui d’une
revue wallonne qui croit à la possibilité d’une autonomie wallonne. Mais ce
n’est pas pour cette raison que nous serions moins bien placés que d’autres
qui n’y croient pas ou moins, qui estiment que le fédéralisme doit rester au
stade où il est parvenu, qui proposent la réunion à la France ou des accords
avec celle-ci (préférables à la tactique “Bénélux”) tant que les
grands États jouent le rôle structurant qui est le leur dans l’Union européenne.
Finalement,
quel que soit le parti qu’on ait pris, on est tenté de mettre en évidence
certains chiffres, d’en atténuer certains, d’en taire d’autres etc. De
plus, la même arrière-pensée politique peut engendrer, à des époques différentes,
mais parfois même au coeur d’une période identique, des interprétations
radicalement divergentes.
Au
début des années 80, alors que le fédéralisme s’était pourtant déjà
esquissé, certains unitaristes insistaient encore sur le fait que la différence
entre le chômage en Flandre et le chômage en Wallonie n’était pas très
grande, ce qui, selon eux aboutissaient à devoir relativiser très fort
l’ampleur du développement inégal des régions. En revanche, on a vu,
pendant l’année 1998, le JT de la RTBF mettre constamment en évidence les
mauvais résultats du chômage wallon par rapport à la Flandre. Mais dans quel
but? Cela peut relever d’une perception propre à la capitale. Cela peut aussi
relever d’une propension médiatique à “tartiner”. Ou encore à
tirer parti du fait divers (incendies, inondations, fermetures). La création
d’une nouvelle entreprise ne fait pas “événement” sauf s’il y a
investissement: de plus d’un milliard, par une entreprise médiatiquement
porteuse. En outre, de Bruxelles, les réalités wallonnes sont parfois mal
comprises ou même inconnues (erreurs élémentaires sur l’importance relative
des villes, arrondissements et même parfois sur leur emplacement, méconnaissance
de l’histoire etc.).
Aujourd’hui,
le développement inégal de la Wallonie et de la Flandre figure au cœur des
programmes de tous les partis. Ont-ils besoin de ce discours “négatif et
concret” pour stimuler les énergies? Ne veulent-ils pas noircir les choses
pour être en mesure, dès qu’ils seront au pouvoir, d’en donner une vision
plus juste afin de dire qu’ils ont amélioré les choses? Certaines
institutions universitaires traitent sommairement certains chiffres sans
s‘interroger sur ce qu’ils recouvrent: dans telle région, 10.000 emplois
perdus, par exemple dans l’industrie lourde, et 8.000 emplois féminins
reconquis dans l’industrie des services, donnent un résultat négatif, mais
celui-ci occulte un dynamisme de fond bien réel. Le monde politique est irrigué
de ces chiffres d’ “experts” qui manipulent les données au travers de modèles
mathématiques ou d’agrégats sans en examiner la pertinence.
Ajoutons
d’ailleurs, puisque le chômage est quand même au centre de toute cette problématique,
qu’il y a eu à la RTBF une rectification de ces chiffres du chômage dans un
sens favorable à la Wallonie.
En
vue d’une meilleure prise en compte de celle-ci? Ou en vue de dédramatiser la
problématique belge dans le sens d’un fédéralisme unioniste ou unitariste?
Qui le sait? Et qui peut dire les effets de cette rectification sur l’opinion?
Et donc sur le dynamisme d’une société tout entière, y compris économique?
On pourrait ajouter que certains partisans de la réunion de la Wallonie à la
France argumentent à partir de l’état de besoin en lequel se trouverait la
Wallonie, état de besoin qui se dissiperait au sein des immensités françaises.
Le raisonnement est exact sur le papier, mais on pourrait objecter à cela (et
certains rattachistes le font) qu’il n’est pas tactique de proposer à la
France le mariage avec une deuxième Corse dix fois plus peuplée; on est tenté
de donner de meilleurs chiffres ou des interprétations plus positives.
Concluons donc qu’il s’impose de voir un peu plus clair à propos de tout ceci et
ajoutons qu’à TOUDI nous sommes persuadés en tout cas que les médias
dominants finissent toujours par préférer souligner, du moins pour
l’instant, une image négative de la Wallonie.
Les
premiers observateurs du déclin wallon juste après 1945 et, notamment, en
1947, avec le rapport célèbre du Conseil Économique Wallon (CEW) - qui
parlait plutôt de désertification, songeant notamment aux industries
transformatrices liées aux charbon et à la sidérurgie et qui n’ont pu
suivre l’évolution - se sont heurtés à un mur d’incompréhension, à
beaucoup d’incrédulité, surtout chez les élites francophones. On a parfois
dit que le potentiel industriel de la Belgique (donc de Wallonie surtout à l’époque)
avait subi peu de dommages (même s’il avait vieilli) et que l’économie
belge avait profité en quelque sorte de la sortie de la guerre. Mais cela aussi
doit être nuancé et, pour prendre un exemple, c’est le Plan Marshall qui
permit la construction du train à larges bandes d’Ougrée.
I) Histoire du mot “déclin”
On
pourrait citer aussi le fameux article de M.Delforge dans La Revue Nouvelle en
1945 (1) faisant état des inquiétudes de la Wallonie, notamment - on a fort
oublié cet aspect aujourd’hui - sur le plan démographique. De même, on a
oublié que les participants au Congrès wallon de 1945, pourtant au cœur d’une Wallonie encore prospère si l’on tient compte de son poids économique
dans l’économie belge d’alors, avaient dressé le constat d’un “déclin
wallon” (industriel et démographique). L’idée est déjà là. Delforge
parle de menace d’ “extinction de la race”. Si la Wallonie conserve le
“premier rang” industriel en Belgique après la guerre, elle en sort
psychologiquement meurtrie, traumatisée même par l’attitude attentiste, peu
combative voire collaborationniste du Roi et des Flamands face aux Allemands,
dans la Résistance et sur les champs de bataille. L’éloignement de 60.000
jeunes Wallons prisonniers de guerre accentue encore ce sentiment. Et tout cela
alors que les militants les plus ardents craignent réellement pour l’avenir
de la Wallonie. Ce que Jean Louvet met excellemment en évidence dans sa pièce
documentaire Le coup de semonce, c’est l’humiliation des Wallons,
humiliation liée au retentissement négatif sur l’ensemble de la population
des agissements puis de l’attentisme de Léopold III en mai et juin 1940 et
après...
Comme
le montre le livre de Robert Moreau (2), durant la décennie 50, les militants
syndicaux prirent conscience de ce que le sol industriel wallon allait se dérober
sous leurs pas: conscience vive, angoissée. Qui explique que le “ tournant fédéraliste”
des grèves de 1960 n’est pas tombé du ciel. L’inquiétude sur l’avenir
wallon était là. À ce moment, il portait sur les difficultés d’industries
dans le Borinage (chaussures, carton) et l’annonce des fermetures de
charbonnages et d’industries de matériel ferroviaire; dans les années
1950-1960. Les milieux wallons s’irritèrent de toute une série
d’initiatives favorisant la Flandre: zone industrielle d’Anvers
(installation de BP et Pétrofina à Anvers) sous la dénomination de SIBP (société
industrielle belge des pétroles) avec, en plus, la pétrochimie. Avant la
guerre, Ford était déjà à Anvers et, après la deuxième guerre, il y eut
Volvo à Gand, Renault à Vilvorde, VW à Bruxelles, Ford-Allemagne à Genk en
1970. Tout cela provoqua, selon Serge Deruette une réévaluation des capacités
redistributives (notamment entre régions mais aussi entre classes sociales) de
l’État belge et cela pas seulement chez les élites mais en profondeur dans
la classe ouvrière (3) . Il est à noter que la Flandre entreprit de refaire le
“coup d’Anvers” avec Zeebrugge, mais cette fois on ne se trouvait plus
dans une période de croissance et, d’autre part, la vigilance wallonne s’était
accrue et l’on réclama des compensations.
Il
y a eu alors une diffusion de la “question wallonne” avec les émissions
d’Henri Mordant depuis 1962. Ces émissions avaient lieu tous les mois et portèrent
les différents millésimes: “Wallonie 63”, “64” etc. À ce moment, la
crise structurelle était perceptible à cause des fermetures d’entreprises et
d’une lente montée du chômage. On peut dire qu’à partir de là, la
conscience wallonne est la conscience du déclin wallon. Mais cette conscience
wallonne en quelque sorte malheureuse (et qui l’est restée largement), a des
racines plus anciennes dans la deuxième guerre mondiale, dans les inquiétudes
de l’entre-deux guerres si fortement soulignées par quelqu’un comme Élie
Baussart par exemple. Ou encore les deux Congrès des deux partis de gauche
wallons (socialistes et communistes) en 1938.
Notons
cependant que Mordant mettait autant l’accent sur les responsabilités de la
Wallonie en général que sur les responsabilités du patronat qui n’assurait
pas une reconversion industrielle et sur l’injustice des aides de l’État au
développement de 1959. La Société Générale en particulier n’a jamais eu
le souci d’investir dans des activités nouvelles (ni en Wallonie ni en
Flandre). Les rapports de la FGTB l’ont souligné en 1954 et 1958. De là est
née l’idée de l’initiative industrielle publique face à l’initiative
privée défaillante.
Disons
que le mot déclin (souvenons-nous de ce que disait le CEW) s’est appliqué à
des réalités très différentes selon qu’on est en 1945, 1960, 1970, 1980.
Aujourd’hui, il a un autre sens encore, il traduit l’écart entre la
Wallonie et la Flandre prise comme modèle...
Années
d’or: un “déclin” qui fut surtout un mot
Et
il est vrai qu’en 1959, il y a les lois d’expansion économique favorables
de facto à la Flandre. On dirige des investissements vers la Flandre comme le pétrole
et l’automobile. Le Premier Ministre Gaston Eyskens a longuement décrit dans
ses Mémoires comment il avait longtemps prémédité cette opération en faveur
de la Flandre et comment il avait veillé à ce qu’elle s’effectue en faveur
de sa région. On découvre à cet égard un véritable dirigeant flamand,
membre d’une bourgeoisie vraiment flamande, capable, certes, de trouver des
alliances avec la bourgeoisie francophone, mais dont la vie est tendue vers la
renaissance flamande à partir de l’enseignement, de l’éducation qui lui
ont été donnés (4).
Sur
le plan social, les années d’or ne l’ont pas été pour tout le monde. La
prospérité des industries ne signifie pas nécessairement la richesse des
gens. Et ici l’on peut tout aussi bien citer des chiffres valables pour la
Belgique (Pierre Lebrun): de 1946 à 1975, l’augmentation, sur une base 1946 =
100, a été de 182 points et, de 1975 à 1992 de 133 points. La richesse
globale de la Belgique a donc été multipliée par quatre. Sachant que dans ce
total la part de la Wallonie a diminué (de 32% à 26 ou 27%), on doit
relativiser le “recul wallon” qui n’est évidemment pas égal pour tout le
monde. Pierre Lebrun estime que lorsqu’il y a augmentation du revenu national,
elle est de 100%, par tête chez les capitalistes, mais seulement de 2,3% par tête
chez les travailleurs. Il y a là de quoi relativiser très fort les 7% que
“chaque Flamand” gagne en plus que chaque Hollandais (ce sont des moyennes
cachant des écarts vertigineux). Ce raisonnement ne nous distrait pas de nos préoccupations
régionales. Mais si la part wallonne dans la production de richesses en
Belgique a diminué, c’est relativement. La production de richesses en
Wallonie a considérablement augmenté depuis 1945 (mais moins vite qu’en
Flandre). On est donc très loin d’un “déclin” et même d’un recul. En
tout cas, celui-ci est relatif. Cela tombe sous le sens? Au contraire,
l’ensemble de l’opinion en Wallonie est soumise à un matraquage formidable
lui suggérant une descente sans frein aux abîmes alors que, en Wallonie, la
production continue à progresser largement (même si c’est un peu plus
lentement qu’en Flandre).
Pour
Pierre Lebrun, dans une première phase, il y a la mise en place de la Sécurité
sociale arrachée par les travailleurs (nous sommes tentés d’ajouter: les
travailleurs wallons) après la guerre, une montée des salaires de 1945 à
1975, avec une poussée de 1972 à 1974. Le pacte pour la productivité de 1954
a conduit à une réduction du temps de travail hebdomadaire et aux
augmentations de salaires réels puisqu’une partie au moins des fruits de
l’augmentation de la productivité revenait aux travailleurs. Ensuite, après
la baisse du taux d’exploitation de la plus-value à son plus bas niveau
(1976-1981), la réduction du temps de travail s’est ralentie puis bloquée
(5). Le chômage a monté brusquement en 1975. Les entreprises ont été refinancées
par les gouvernements Martens-Gol, refinancement compensé par des
mesures terribles d’austérité frappant les travailleurs, la plus sinistre
d’entre ces mesures étant les sauts d’index. À cause de ces mesures, la
dette publique a bondi, dette publique payée par l’ensemble des citoyens à
l’exception des capitalistes bénéficiant d’énormes avantages fiscaux, de
la dévaluation de 1982 (les patrons exportateurs gagnant ce que les ouvriers
consommateurs et importateurs devaient payer), et d’un élargissement de la
fraude fiscale.
Le
découragement des citoyens
La
seule chose de certaine, au fond, c’est qu’il y a une augmentation plus
rapide et importante du chômage en Wallonie qu’en Flandre. La droite, qui
s’est quand même peu mobilisée jusqu’ici sur l’avenir économique de la
Wallonie, appelle à la lutte contre les “ retards” économiques wallons.
Deux mots sur ce chômage:
1)
Ce chômage est le résultat de la mutation profonde opérée par le capitalisme
dans tous les pays.
2)
Il s’est appliqué en Wallonie dans une structure industrielle qui n’avait
pas été reconstruite et en Flandre dans une structure industrielle plus jeune
réalisée par les gouvernements (de 1950 à 1970), tous à dominante flamande,
et réalisée avec l’appui financier de l’État.
La
façon dont les élites belges francophones, une caste qui n’est ni wallonne
ni flamande, ont accepté et acceptent la manière dont la Flandre présente les
problèmes économiques (transferts etc.), fait songer à la façon dont les élites
de pays colonisés acceptent les vues des colonisateurs. Mais on est loin de la
réalité d’une “colonisation”. Ces élites francophones ont commencé, de
fait, à s’inquiéter de la Wallonie et de plus en plus. Il y a aussi une
grande partie de la classe ouvrière et paysanne qui subit et adopte ce qui est
dans l’air du temps: le discours véhiculé par les élites. Au lieu de voir
les réalités selon leur schéma à eux, ils restent dépendant des schémas
belges.
Quand
peut-on parler d’ “élites wallonnes”? Il y a un courant wallon plus
important à partir de 1960 et du MPW et dans les rangs PS à partir de 1981.
Aujourd’hui encore, les élites sont loin d’être wallonnes. Il suffit de
voir la mentalité existant largement dans les universités (même si cela
change), dans tous les réseaux de l’enseignement, surtout le “libre” mais
pas seulement lui. La Communauté française est l’héritière de la Belgique
et reste foncièrement belge.
Ce
qui est surtout en cause dans tout ceci, c’est la santé du contrat social.
André Renard admettait le regroupement des hommes en “communautés
culturelles distinctes et différentes” (Pour la révolution constructive,
1944) et assista d’ailleurs au Congrès wallon de 1945. À partir du moment où
ces regroupements - certes culturels mais aussi civiques ou républicains - sont
réputés devenir moins performants ou sont réputés dysfonctionner (ce que les
images de nos amis de Meervoud soulignent jusqu’à l’absurde), il y a danger
pour la démocratie, indépendamment même de l’exploitation habituelle des
gens qui vivent de leur travail. Indépendamment même de l’exploitation dont
nous venons de parler, indépendamment de ses performances dans le cadre de
cette exploitation commune aux “ travailleurs de tous les pays”, la Wallonie
est l’objet d’une dénégation profonde en tant que peuple, sur le plan économique,
culturel et politique. On ne nous accusera certainement pas de nier les réalités
économiques puisque nous les mettons en avant depuis le départ de ce dossier.
Mais nous serions tentés de dire que la Wallonie a autant besoin d’un
redressement de son économie que d’un redressement d’une image fortement dévalorisée
au nom de manipulations de la vérité tant culturelle qu’économique ou
politique. Méfions-nous, certes, des nations trop fières d’elles-mêmes.
Mais méfions-nous plus encore des nations honteuses dont le souffle citoyen et
socialiste risque d’être coupé pour de longues années...
Que
penser du “ Plan Marshall ” proposé par les Flamands?
Certains
Flamands (et encore récemment Yvan Mertens dans Le Matin) (6) proposent des
aides à la Wallonie pour éviter que la prise d’indépendance de la Flandre
ne provoque pas trop de perturbations. Il faudrait cependant voir si cette idée
généreuse ne procède pas d’une vision inexacte de la situation économique
wallonne et si elle ne vise pas plutôt à détacher la Wallonie de Bruxelles.
En
tout cas, le terme même de “Plan Marshall” est mal choisi. Le Plan Marshall
historique, c’est une industrie US tournant à plein régime pour l’armement
et qui voit brusquement des commandes disparaître en 1945, et une industrie
européenne en partie détruite (ni investissements ni progrès techniques),
mais avec un potentiel humain très élevé. Les deux situations étaient complémentaires:
il fallait donner des outils à l’Europe pour qu’elle se reconstruise, étant
donné qu’elle pouvait rapidement payer avec les bénéfices de la production.
Cela permettait en même temps d’éviter le chômage aux USA et de relancer
l’économie européenne.
Une
aide extérieure à la Wallonie supposerait que des commandes soient effectuées
aux usines flamandes de produits qui, justement, sont déjà en Wallonie. Un
Plan Marshall accentuerait le décalage Flandre/Wallonie. Il faut un plan
Marshall pour l’est. La situation Flandre/Wallonie est différente: il y a
assez d’épargne en Wallonie et pas assez d’initiative industrielle, mais
quand ce sera le cas, ses industries concurrenceront celles de la Flandre.
Accepter
l’idée d’un plan Marshall pour la Wallonie venant de Flandre, c’est
inutile économiquement et revient à accepter qu’une logique de la
colonisation succède à une logique d’occupation (des administrations
publiques) et d’annexion (les Fourons).
II) Le problème des statistiques régionales
Il
y a beaucoup de difficultés à disposer de statistiques régionales
convenables. Dans beaucoup de cas, elles restent une compétence fédérale et
les acteurs publics autres que l’État fédéral n’ont pas accès aux données
individuelles, mais seulement aux données agrégées. Pour parvenir à établir
le PIB régional, il faut donc se livrer à de nombreux calculs à partir
d’une multitude d’autres données et le résultat ne sera encore qu’une
approximation. Dans d’autres cas, les statistiques, comme celles de la TVA
notamment, sont établies d’après la localisation au siège social. La
Wallonie est discriminée dans la mesure où on ignore comment ces calculs sont
effectués et donc on ne peut apprécier la validité des chiffres fournis. Dans
le domaine de l’exportation, par exemple, on reçoit les chiffres globaux sans
pouvoir les discuter comme s’ils réfléchissaient une vérité absolue alors
que les faiblesses des performances de la Wallonie à l’exportation sont
influencées par :
-
l’énorme flux (en valeur) des exportations de l’industrie des diamants située
à Anvers, exportations qui se font sur la base d’importations tout aussi énormes,
la plus-value réalisée à Anvers étant assez négligeable si l’on prend en
compte la totalité de l’économie belge;
-
la situation des sièges sociaux à Bruxelles: “ les entreprises plurirégionales
(qui ont des établissements dans plusieurs régions) remplissent généralement
leur déclaration à partir de leur siège administratif et non à partir des
lieux de production ” (7);
-
les effets de porte “surestimation des exportations des zones géographiques où
se situent les ports et les aéroports” (7) ; comme les statistiques des
exportations sont basées sur la perception de la TVA, des marchandises entreposées
à Anvers, Zeebrugge ou Gand peuvent être considérées dans certains cas comme
des exportations d’une société transitant dans ces ports ou aéroports;
-
les effets de transit: certaines marchandises venant de l’étranger et
simplement entreposées un certain temps dans un même port ou aéroport peuvent
être considérées comme exportations lorsqu’elles sont réexpédiées à
l’étranger;
-
l’effet de stade de production: “ les biens qui sont produits dans une région,
ensuite réexpédiés vers une autre région où ils sont assemblés et à
partir d’où ils sont finalement exportés, seront intégralement compris dans
les chiffres d’exportation de cette dernière région.” (7)
Malgré
toutes les difficultés, examinons quelques manières de parler de l’économie
wallonne qui peuvent être critiquées.
Les
comparaisons avec d’autres Régions
Lorsque
l’on compare les Régions d’Europe entre elles, on ne tient souvent pas
compte que la Wallonie ne possède pas de villes (ou d’une ville) d’un
million d’habitants sauf que ces villes, Bruxelles et Lille, sont situées à
l’extérieur de la région. Dans la détermination du pourcentage de la
richesse nationale produite par la Wallonie ou de son PIB, la comptabilisation
de certains éléments de celui-ci à Bruxelles n’est pas prise en compte. Et
dans la mesure où tous les éléments interviennent dans la croissance ou la
stabilité d’une métropole, personne ne prend en compte la part
incontestablement wallonne d’une grande ville comme Bruxelles qui,
rappelons-le, fait une grande part de ses affaires en français, y compris aux
plus hauts niveaux politiques et économiques mondiaux (OTAN, Europe etc.). En
outre, on a pris l’habitude de comparer la Wallonie à la Flandre prise comme
modèle. Sans compter la difficulté d’arriver à des chiffres synthétiques
globaux fiables, l’histoire économique ainsi que les structures économico-géographiques
de la Flandre sont très différentes de celles de la Wallonie. On devrait
pouvoir comparer la Wallonie au Nord de la France par exemple ou à des régions
anglaises de très vieille industrialisation. Enfin, notamment dans les médias,
ce sont justement les chiffres globaux qui attirent parce qu’ils frappent.
Mais s’ils frappent, ils n’en sont pas pour autant exacts ou même fiables.
Et même les statistiques les plus fiables, comme celles du chômage, ont pu être
et sont encore présentées d’une façon qui manipule les chiffres les plus
simples.
L’un
ou l’autre problèmes spécifiques
-
Certains dynamismes flamands sont induits automatiquement (unification européenne
et législation fiscale)
Avec
l’unification de l’Europe les grandes entreprises multinationales ont eu
tendance à rationaliser la dispersion de leurs sièges de production et de
distribution, la présence de chacun de ceux-ci dans chaque pays autrefois plus
distinct les uns des autres n’étant plus absolument nécessaire.
La
tendance a été de localiser les sièges de distribution - pratiquement exonérés
d’impôt - près de la capitale de l’Europe et, de facto, à Bruxelles et
dans le Brabant flamand (en raison de l’importance des autoroutes au nord de
Bruxelles). Ce n’est que très récemment que l’on observe une tendance à
des localisations semblables dans le Brabant wallon.
-
La consommation des ménages
Les
taux de consommation par ménage sont inférieurs en Wallonie, mais très légèrement.
Cela est dû à des facteurs objectifs (taille de la famille, âge, revenus,
niveau culturel etc.), non pas à des facteurs culturels ou ethniques.
-
Le rôle des médias
L’ensemble
de la presse centralisée à Bruxelles est persuadée que cela ne va pas en
Wallonie, et même pas du tout. Mais il y a de nettes évolutions depuis peu,
sensibles partout, sauf peut-être dans Le Soir (sa morgue devient ringarde par
rapport au “Matin”: tout espoir n’est pas perdu).
-
Les transferts
La
Flandre a mis un bémol à cet égard en raison d’une analyse plus correcte
des écarts et en tenant compte des écarts sous-régionaux au moins aussi
importants en Flandre. Les transferts en sécurité sociale s’expliquent par
une situation de santé et de chômage légèrement différente. Il y a un décalage
dans l’évolution des populations. Avec l’allongement de la durée de la vie
les pensionnés flamands actuellement relativement “jeunes”, vont alourdir
considérablement le poids des pensions à payer au Nord alors que celui-ci va
s’alléger en Wallonie du fait du caractère relativement âgé des pensionnés
wallons. En outre, la natalité est aujourd’hui plus forte en Wallonie qu’en
Flandre, ce qui établit, lentement, une pyramide des âges plus favorable à la
Wallonie.
III) Les grandes questions sur l’avenir
économique de la Wallonie
Le
taux d’investissement est-il faible en Wallonie?
En
Wallonie, le rapport des investissements au chiffre d’affaires est supérieur
à ce qu’il est en Flandre (contrairement à une idée reçue). Parce que ces
entreprises ne trouvent pas assez de débouchés ou parce que ce sont des
entreprises plus intensives en capital (une centrale nucléaire par exemple en
opposition avec une entreprise commerciale ou, mieux encore, un bureau
d’experts comptables). Les entreprises existantes en Wallonie investissent ce
qu’il faut pour leur développement. Ce qui est encore insuffisant (et qu’il
faut créer), ce sont de nouvelles PME plus intensives en main d’oeuvre
qu’en capital.
Le
tissu industriel wallon est-il arriéré?
On
croit, à tort, que parce qu’une part importante de l’activité wallonne est
encore dans l’industrie lourde, son tissu industriel serait vétuste ou arriéré.
Le verre plat, les cimenteries, les fours à chaux sont à la pointe du progrès
mondial. Ils font partie de groupes multinationaux leaders dans leurs secteurs.
La sidérurgie wallonne est techniquement aussi compétitive que l’allemande
ou la française. Le train à larges bandes à chaud de Carlam est le plus
moderne d’Europe. Tous les hauts fourneaux et les laminoirs sont commandés à
partir d’ordinateurs. Tout est automatisé. Ne demeurent que les opérations
manuelles sur la fonte liquide ou l’acier liquide.
Dans
un grand nombre de productions, les industries wallonnes sont devenues les
leaders mondiaux ou participent à des groupes mondiaux leaders. IBA (Ion Beam
Applications) fabrique des cyclotrons pour hôpitaux avec comme principal marché
les USA. La Sonaca participe au consortium AIRBUS. Les usines de Charleroi d’Alcatel
participent au programme Ariane. À Liège, Technospace Aero participe à la
conception et à la construction de composants pour les satellites. Plusieurs
firmes ont développé des logiciels performants vendus dans le monde entier.
Plus de 90% des vaccins contre la poliomyélite et l’hépatite ont été développés
et sont fabriqués à Rixensart. Tout cela montre bien que la reconversion est
en route mais celle-ci prend du temps. N’oublions pas les temps très longs
des phases d’expansion industrielle. Même si le progrès technique est plus
rapide, les développements que nous venons de citer ne peuvent encore apparaître
vraiment dans les chiffres globaux.
Si
l’on prend les choses par secteur, on se rend compte que, par exemple dans la
fabrication de matériel de transport, la Flandre possède un nombre élevé
d’emplois (construction automobile par exemple). Dans ce domaine, la Wallonie
n’a pas d’activités, mais ce ne sont pas nécessairement des secteurs de
pointe et même les constructions automobiles sont en déclin. D’ailleurs le
cas de Renault est exemplaire à cet égard, non pas parce qu’il aurait révélé
quelque chose de ce point de vue. Bien au contraire, tous les responsables étaient
au courant de la possibilité d’une fermeture de l’usine de Vilvorde,
d’autant plus que cette firme a eu constamment cette politique de délocalisation.
Tout le monde qui le savait s’en étonne quand cela arrive et c’est plutôt
cet étonnement qui est étonnant.
Il
reste que la mesure du développement de la Wallonie en termes d’emplois reste
handicapée par la poursuite de la modernisation et des restructurations de
secteurs de première industrialisation, entraînant de lourdes pertes
d’emplois.
La
proportion de l’emploi non-marchand est-elle trop élevée?
En
Flandre, on prétend que l’emploi tertiaire non-marchand est plus élevé en
Wallonie et que sa proportion est trop grande dans l’emploi total. Cette
“trop grande” proportion de l’emploi non-marchand n’est pas due à la création
d’un nombre excessifs d’emplois non-marchands, mais au fait qu’il y a une
insuffisance d’emplois industriels ou marchands, ce qui rend la proportion
“mauvaise”. On peut prendre à cet égard la comparaison suivante: si dans
un village il y a un hôpital où travaillent cent personnes et une usine où en
travaillent mille, l’éventuelle fermeture de l’usine ne va pas créer un déséquilibre
irresponsable entre l’emploi marchand et non-marchand.
En
outre, les écarts ont tendance à diminuer fortement. Dans le domaine de la
santé et de l’action sociale par exemple, la proportion, d’emploi
non-marchands (184.921 en Flandre) est de 31,4 emplois par 1000 h. contre 30,2
par mille h. en Wallonie (100.065 emplois) alors que ce secteur représente 30,5
% de l’emploi non-marchand de l’ensemble Wallonie-Flandre. En revanche, dans
le domaine de l’éducation il y a 186.782 emplois en Flandre (31,7 par mille
h.) et 124.958 en Wallonie (37,7 par mille h.) et ce secteur représente 33,4 %
de l’emploi non-marchand Wallonie-Flandre. De même pour l’administration
(24 % de l’ensemble de l’emploi non-marchand Wallonie-Flandre), le taux par
mille h. est de 22,7 en Flandre pour 29,1 en Wallonie. Par contre, l’emploi
non-marchand est à nouveau inférieur en Wallonie pour les services collectifs
sociaux et personnels (soit 9,3 % de l’ensemble Wallonie-Flandre): 9,1 emploi
par 1000 h. en Wallonie, mais 9,7 en Flandre. Au total il y 96,5 emplois
non-marchands par mille habitants en Flandre et 109,5 par mille habitants en
Wallonie.
L’avenir
de la Wallonie est-il à Bruxelles?
Des
expressions comme celle des économistes de langue française selon lesquels
“l’avenir de la Wallonie se trouve à Bruxelles”, peuvent évidemment
faire perdre confiance dans les possibilités de la région de se redresser et
sont très dures pour ses virtualités d’autonomie (les sociologues estiment
que les grandes métropoles rendent difficile l’autonomie des ères sur
lesquelles s’étendent leurs influences). Mais
1)
Ces affirmations ne correspondent pas tout à fait à ce qui y a été vraiment
dit; 2) elles ont été amplifiées par les médias à dominante bruxelloise
francophone (Le Soir); 3) de même que par les présidents de parti et notamment
Philippe Busquin (qui s’est repris depuis).
Ces
affirmations, de plus, et fondamentalement, sont réversibles. Elles se fondent
sur le fait qu’il y a près de 120.000 navetteurs wallons à Bruxelles, ce qui
fait de Bruxelles le bassin d’emploi le plus étendu de Wallonie. Mais un
bassin d’emploi se définit comme tel lorsque plus de 10% de la population
d’une commune y exercent leur travail (mais les 90% restants sont en
Wallonie). En outre on doit rétorquer deux choses à cela:
a)
Pourquoi n’avoir jamais parlé des 215.000 navetteurs flamands à Bruxelles?
Qui pourraient logiquement amener à la conclusion que “l’avenir de la
Flandre est à Bruxelles”?
b)
Si Bruxelles emploie 120.000 Wallons, c’est qu’il a un besoin impératif de
cette main d’oeuvre souvent de haut niveau qui vit en Wallonie et qui fait de
celle-ci en ce sens “l’avenir de Bruxelles”!
Une
partie de ces chiffres doivent être lus en fonction de la manière dont on les
élabore (nous venons de rappeler la notion de “bassin d’emploi”). Ces
chiffres ont été obtenus sur la base du recensement de 1991 et sont cités au
congrès des économistes de langue française de 1998.
Enfin,
signalons qu’il existe à Bruxelles 29.555 employeurs (définition ONSS) mais
ceux-ci ont
-
en Flandre - 7.883 établisements offrant 350.669 postes de travail;
-
en Wallonie - 6.605 établissements offrant 225.798 postes de travail.
(Source:
Lettre informative n° 4 1998 TEF décembre 1998)
Les
chiffres du recensement de 1991 indiquent que les 554.744 emplois exercés à
Bruxelles se répartissent comme ceci en fonction du lieu de résidence: 240.346
résident à Bruxelles, 215.695 en Flandre (dont 124.175 en Brabant flamand),
98.705 en Wallonie (dont 41.060 à Nivelles: les navetteurs wallons à Bruxelles
sont aussi des Bruxellois venus habiter en Wallonie)
IV) Conclusions: Taux de pauvreté,
Vlaams Blok et démocratie wallonne
On
constate que l’image que l’on se fait de l’avenir est déterminante:
toutes les études consacrées à la consommation par exemple montrent bien que
celle-ci dépend de l’image que l’on se fait de l’avenir - la consommation
est liée à l’indice de confiance.
Or,
redisons-le, une certaine caste “belge” à laquelle les médias s’ajustent
et qu’ils influencent à leur tour avec les Universités, la littérature
bien-pensante imposent l’image d’une Wallonie qui va mal, assimilant toutes
les sous-régions wallonnes aux seules sous-régions où la première
industrialisation a été très importante.
Mais
l’image doit être nuancée aussi pour la Flandre. On sait que le taux de
pauvreté en Wallonie n’est guère moins élevé en Flandre (4,5%) qu’en
Wallonie (5%). Quelle pourrait être la réaction des cinq % de minimexés d’Anvers
face à une Flandre triomphaliste qui, via les affiches CVP, proclame, à cor et
à cri, que les Flamands gagnent plus d’argent que les Hollandais? Et cela
dans une région où le Vlaams Blok sévit?
Quand
on a, comme nous l’avons fait, relativisé les écarts entre la Flandre et la
Wallonie. Quand on a relativisé le malaise économique wallon, on se rend
compte de la chance qu’a la Wallonie, par rapport à la Flandre, de ne pas
subir la menace d’une confiscation du pouvoir ses plus grandes villes par un
parti fasciste, hélas crédible. Les Wallons n’ont à cet égard rien à
envier à la Flandre en termes de santé globale (donc, pas seulement économique,
aussi civique) de leur Région.
L’État
belge pourrait-il survivre à un quelconque processus de bipolarisation? La
question peut être posée même s’il y a le contre-poids écolo. Et ce
processus de bipolarisation est peut-être en train d’avoir lieu en Wallonie.
Le PSC représente à peine 20% de l’électorat wallon depuis 30 ans (les
sondages lui en laissent 15 à peine), n’a plus aucune idéologie (comme le
CVP d’ailleurs), ne vit plus que de sa participation au pouvoir et des
avantages “clientélistes” que celle-ci lui ouvre ainsi que du soutien de
quelques groupes de pression (les hôpitaux privés du groupe CARITAS,
l’enseignement libre, la CSC, les mutualités chrétiennes). Privé de
pouvoir, ce parti disparaît comme c’est déjà le cas en Région de
Bruxelles-Capitale depuis 1995. Dehaene a fortement encouragé Maystadt à
prendre la tête de ce qui subsiste du PSC. La particratie italienne n’a pas
survécu à l’implosion de la DC en trois morceaux (deux rejoignant le pôle
de droite, un le pôle progressiste), la particratie à la belge et donc l’Etat
belge pourraient ne pas survivre à l’apparition en Wallonie d’un bloc
progressiste autour du PS (la gauche plurielle comme disent les Français) et un
pôle libéralo-conservateur autour du PRL. La scène politique wallonne ne
comprend que quatre partis pour sept au Parlement flamand, d’où
l’impossibilité d’une bipolarisation de la vie politique flamande, le CVP
étant toujours le premier poids politique (scénario de IVe République plutôt
que de marche glorieuse à l’indépendance).
On
peut et on doit critiquer les pratiques de pouvoir du PS. Mais que penser du CVP,
typique d’une démocratie “à parti dominant”, où un parti exerce le
pouvoir sans possibilité pratique d’en être renversé par voie électorale?
Or, cette particratie belge qui est la dernière d’Europe, c’est le CVP qui
la rend possible avec son appendice francophone. L’État belge a été façonné
par le parti catholique qui, rappelons le, n’a connu que 6 années
d’opposition depuis 1884 (1945-47 et 1954-58). Le CVP est donc le principal
perpétuateur de la particratie à la belge, c’est à dire un système caractérisé
par l’immobilisme, le conformisme, l’individualisme, un État faible et
colonisé au nom d’intérêts particuliers ou clientélistes se perpétuant grâce
à un paysage politique éclaté ou balkanisé, faisant de la recherche du
compromis une fin en soi. Le poids du CVP est bien plus lourd en Flandre (et en
Belgique et, par ce biais belge, en Wallonie elle-même), que celui du PS en
Wallonie et en Belgique. Certes, la vie politique wallonne a elle aussi hérité
des nombreux errements et vicissitudes de la particratie à la belge.
L’avenir
est wallon
Dans
l’établissement des bilans et des prospectives, il ne faut pas oublier quel a
été le poids des évolutions dans l’industrie. De 1974 à 1995, l’emploi
ouvrier masculin a chuté de 59,6% (et en 1995, il ne représente donc plus que
40% de ce qu’il était en 1974). Une évolution semblable mais beaucoup moins
forte s’est produite en Flandre: perte de 34,8%. En Wallonie, l’emploi
masculin dans l’industrie est passé de 286.726 personnes en 1974 à 164.517
en 1982 et l’emploi féminin de 67.532 à 34.366 (soit - 33.166). À partir de
1986, la baisse est moins forte mais elle continue: en 1996, on recense 130.988
emplois masculins et 26. 812 emplois féminins. La chute de l’emploi
industriel a donc été au total de 155.738 emplois masculins et 40.720 emplois
féminins, soit 196.532 emplois. Cependant, le total des emplois en Wallonie est
passé de 858.629 travailleurs en 1974 à 828.221 en 1996 (avec un creux à
757.594 en 1986), soit une diminution de 30.403 unités. On a donc créé,
surtout depuis 1986, un minimum de 125.905 emplois pour compenser les pertes
dans l’industrie. Les emplois nouveaux se sont créés surtout dans les
services aux entreprises, le commerce, le tourisme, les services,
l’administration et l’enseignement. La Wallonie crée donc des emplois, y
compris dans les industries nouvelles, la construction et les transports, ce que
montre une analyse sectorielle plus fine. Depuis 1986, tous les arrondissements
wallons (sauf Liège) ont connu une croissance nette constante de l’emploi
(voir TOUDI n° 12). Yves de Wasseige, se basant sur les chiffres de l’ONSS
montre que, si entre 1974 et 1986, l’emploi wallon a diminué de 11.5%, de
1986 à 1996, il a augmenté de 9.5 % (8). Il reste bien sûr d’importantes
zones qui devront encore digérer les restructurations annoncées dans la métallurgie
(La Louvière, Charleroi, Liège), mais l’économie wallonne est en train de réaliser
sa reconversion.
Gaetan
Servais estime, dans le même sens qu’Yves de Wasseige que “l’économie
wallonne s’adapte”. À cette adaptation est lié un phénomène paradoxal:
“Ces grandes modifications dans les taux observés proviennent de deux
facteurs distincts. S’ils influencent tous deux les indices dans le sens
d’une adaptation profonde de l’économie wallonne aux mutations actuelles de
la société, un facteur peut être jugé salutaire tandis que l’autre peut être
considéré comme regrettable. En effet, d’un côté, les secteurs
”modernes” participent à combler le retard qu’accuse la région par
rapport aux autres régions du pays (par des taux de croissance de leurs activités
supérieurs à la moyenne nationale) et favorisent de ce fait le développement
de leurs propres indices sectoriels. De l’autre côté, le déclin des autres
secteurs permet également en termes statistiques d’accélérer le mouvement
de spécialisation sectorielle (par l’accélération en termes relatifs de la
réorientation des ressources économiques wallonnes), mais aussi, de contribuer
à une croissance moins rapide du volume d’affaires global en Région wallonne
puisque ces secteurs d’activités se contractent de façon nettement plus
importante dans notre région que dans les régions bruxelloises et flamandes réunies.”
(9)
Le
problème économique wallon peut donc se résoudre. La mobilisation des forces
politiques dans la future campagne électorale, l’extrême attention du futur
gouvernement wallon aux données économiques, tout cela augure bien de
l’avenir.
La
Wallonie est moins polluée que la Flandre, comme le dit un jour Pol Lannoye. Si
la pollution est planétaire dans certains domaines, elle a aussi des impacts spécifiques
selon les continents, les pays, les régions. La Wallonie n’a pas le délicat
problème de la pollution par le lisier que connaissent la Flandre ou la
Bretagne par exemple. Elle reste un territoire relativement vaste, peu encombré
et où une politique d’aménagement du territoire reste possible pour éviter
le pire dans beaucoup de questions brûlantes comme celle de la mobilité récemment
mise en avant.
Comme,
sur elle, ne pèse pas l’hypothèque de l’extrême-droite, comme les forces
culturelles et intellectuelles sont en train de mettre en cause, efficacement,
le poids des médias et de la littérature qui émanent de la capitale et qui a
longtemps réfréné la prise de conscience démocratique wallonne, son avenir
est beaucoup plus engageant qu’on ne le dit.
La
Wallonie est en train de s’en sortir.
Elle a encore des handicaps.
La tâche la plus urgente est, comme le disait Malraux, de transformer en
conscience cette expérience si longue d’une histoire jalonnée de luttes et
de souffrances.
La tâche la plus fondamentale est de se préparer à s’inscrire comme nation
dans une Europe plus républicaine, plus socialiste.
(1)M.Delforge,
À la recherche de l’opinion wallonne, in La Revue Nouvelle, 1er
et 15 novembre 1945.
(2) Robert Moreau, Combat syndical et conscience wallonne, IJD, EVO, FAR,
Liège, Charleroi, Bruxelles, 1984.
(3) Serge Deruette, La grève de 1960-1961, moteur du fédéralisme wallon,
in TOUDI (annuel) n° 3, p. 49-67.
(4) Gaston Eyskens, De Memoires, Lannoo-Tielt, 1993.
(5) Pierre Lebrun, Le secteur économique en perspective d’intersectorialité
socio-historique, in Wallons d’ici et d’ailleurs, Institut Destrée,
Namur, 1996, p. 79- 100.
(6)Le Matin, 25 janvier 1999.
(7) Ces conclusions sont tirées entre autres de Service des études et de la
statistique, Discussion papers, n° 9804 Le marché du travail en
Wallonie (M.Dubuisson , C.Gavray, J. Houard, M.Laffut, D.Lejeune, C. Ruyters,
V. Vander Stricht), Juin 1998, p. 9-10.
(8) Yves de Wasseige, L’emploi augmente en Wallonie depuis plus de dix ans
in TOUDI n° 12, 1998.
(9) G.Servais,, 1990-1996, Les modifications structurelles de l’économie
wallonne, CESRW, juin 1998, p. 28.