La bourgeoisie flamande (et wallonne) en chair et en
os
[Paru
in République n° 32
octobre-novembre 1994]
Le
travail de Denise van Dam fait apparaître - c'est le mérite d'une recherche
empirique - l'existence d'une bourgeoisie nationale flamande. Certes,
l'existence celle-ci avait déjà été mise en évidence par Michel Quévit
dans Les causes du déclin wallon .
Il établissait son existence sur la base d'une étude historique du développement
d'un capitalisme proprement flamand devenu peu à peu, à même de coloniser l'Etat
belge et de le mettre au service de la Flandre, dernière hypothèse vérifiée
notamment à partir des sommes engagées dans la politique régionale de l'Etat
belge. Diagnostic sociologique sec.
Le
quiétisme des élites wallonnes
Van
Dam y ajoute, le portrait psycho-social de cette bourgeoisie, ce qui est encore
peu compris en Wallonie. Elle fonde ses rêves sur le passé, glorieux (2) puis
humiliant, de la Flandre. Elle est soucieuse de cette Flandre qui n'est pas,
pour elle, qu'un prétexte. Il y a une adhérence de la bourgeoisie flamande à
la Flandre - avant même toute adhésion délibérée. C'est ce que manifeste
bien l'inquiétude pour l'avenir. Il n'y a pas de désir sans angoisse. Face à
cela, la quiétude stupide des élites wallonnes, laisse discerner qu'il n'y a
chez elles ni désir d'un "Soi" collectif ni rien. Le declin est
naturalisé plus même qu'attribué aux socialistes et syndicalistes (ou à la
Société Générale). Quiétisme stupéfiant: les élites wallonnes attendent
le beau temps après la pluie. Une classe dirigeante... dirige, agit, raisonne
comme quelqu'un qui agit. Ce n'est pas du tout ce qui ressort des analyses réalisées
par l'auteur. La bourgeoisie en
Wallonie n'a que peu d'estime pour l'Etat et, en même temps, se situe dans une
position d'attente par rapport à quelque homme politique charismatique. Il
s'agit d'élites qui semblent avoir renoncé à faire l'histoire, d'une
bourgeoisie civiquement déclassée, dont les horizons ne sont pas nationaux
parce qu'ils sont surtout sous-régionaux, d'une
bourgeoisie de repli.
Élites
wallonnes et classe ouvrière: des confirmations
Face
à cette bourgeoisie qui démissionne, on comprend mieux que les dirigeants
ouvriers aient tenté de prendre les choses en main, comme l'ont montré Serge
Deruette et Bernard Francq. Rappelons que, pour Deruette, devant la montée du
mouvement flamand et le déclin wallon, la classe ouvrière en Wallonie, habituée
à voir agir un Etat redistributeur, aurait cherché à substituer un Etat
wallon à l'Etat belge défaillant. Pour Bernard Francq, le désir de
souveraineté ouvrière aurait eu plus amplement matière à s'exprimer dans une
Wallonie désertée par les acteurs bourgeois wallons.
On
a reproché à Denise van Dam de recourir trop à des théories (mais n'est-ce
pas là, encore, un trait typiquement belgo-wallon, dans la mesure où le goût
de la théorie est significatif d'une ambition historique, absente chez les élites
wallonnes?). Elle aurait pourtant encore pu se fonder sur Bourdieu, lui qui
oppose une bourgeoisie dominée (et surtout "culturelle") à la
bourgeoisie dominante (et surtout "économique"). Cela permettrait de
comprendre ce quelle dit très à propos du dégoût d'élites intellectuelles
(5) flamandes pour une Flandre trop lourdement satisfaite d'elle-même et de sa
réussite matérielle - ce qui vaut tant du point de vue psychologique que
sociologique. Cela correspond à l'irritation d'intellectuels wallons face à la
démission des élites économiques francophones belges incapables ou peu désireuses
d'enrayer le déclin wallon, des intellectuels wallons encore coupés de leur
peuple par le lundisme en 1961. Les déclarations de Thierry Haumont sur sa
perception de 60-61, la nouvelle sur ces événements qu'il publia dans Toudiconfirment
les travaux de Denise van Dam. On a accusé le Manifeste pour la culture wallonnede conduire à une
instrumentalisation de la culture en faveur du développement wallon. Mais face
à l'évasion lundiste hors du champ de l'histoire et au repli de la
"belgitude" sur la non-identité, les intellectuels wallons ne
pouvaient qu'être brutaux. Ou "gros", comme le confiait Pierre
Mertens au lendemain de la publication du manifeste wallon.
Denise
van Dam, la première "post-belge"?
Denise
van Dam, qui participe au mouvement wallon n'y est pas acceptée par tous et même
certains militants très ouverts ne comprennent pas sa position. Or, à partir
du moment où l'on n'envisage les relations entre Wallons et les Flamands que
sous leur angle conflictuel, il est effectivement impossible de comprendre
qu'une Flamande soit si proche d'un José Happart.
La
classe dirigeante wallonne, qui a tant de peine à situer la Wallonie comme
"autre" (que la Flandre ou que les régions voisines), doit ressentir
cette scission comme une amputation. Jules Destrée disait déjà des Flamands
qu'ils nous avaient pris beaucoup de choses, en ce compris... la Flandre. Quand
on est au-delà de cette vue fusionnelle de la Belgique, on peut se sentir à
l'aise, comme Flamande, en Wallonie et même dans le mouvement wallon. Après
tout, l'engagement au moins intellectuel, d'historiens anglais comme l'auteur de
l'Histoire des passions françaises,
par exemple, suppose une implication telle de son auteur dans l'identité
française qu'on le devine bien devenant - "quelque part" comme on dit
aujourd'hui - réellement "français". Ce qui, pourtant, ne l'oblige
pas à renier ses origines. On songe aussi, ici, à ce que dit Johan Leman des
immigrés de la première génération, au clair, tant avec leur pays d'origine
qu'avec leur pays d'accueil, qui peuvent être à la fois clairement Italiens,
par exemple, et Wallons. La démarche vis-à-vis des deux identités est réfléchie
et délibérée. Il n'y a donc pas la confusion que l'on découvre chez les
immigrés de la deuxième génération. Ceux-ci sont socialisés dans le pays
d'accueil, mais n'y sont pas du fait d'une démarche volontaire. Ils ne sont pas
socialisés dans leur pays d'origine, mais le connaissent surtout par des médiations
affectives (par la mère) et le transforment en réalité idéale et idéelle.
Ce cas est totalement différent des grands écrivains flamands de langue française
qui sont seulement flamands même s'ils usent d'une langue qui n'est pas tout à
fait la leur. Le cas (il faut bien utiliser, sans aucune injure, ce terme "psycho-médico-social")
de Denise van Dam est simple: il s'agit d'une "étrangère" épousant
son pays d'accueil sans renier son pays d'origine. Beaucoup de Wallons sont
encore trop "belges" pour le comprendre. Il existe des Wallons immigrés
en pays flamand qui en ont appris, vaille que vaille, la langue. Mais, ceux que
nous connaissons, se référant toujours à leur identité belge, ne peuvent être
"flamands" comme Denise van Dam est "wallonne", ne peuvent
être "français" comme tel historien anglais. Ne serait-ce pas là
une forme de postnationalisme à la Ferry que cette capacité, non pas d'avoir
une double identité, ce qui est équivoque, mais une identité d'origine et une
identité d'adoption (construite dans la confrontation à l'Autre)? Les Flamands
et les Wallons, aussi séparés qu'ils soient dans la Belgique (ou la
non-Belgique) de demain, restent des hommes! Le belgicanisme nous le fait
oublier. C'est typique d'une société imprégnée par la monarchie (monarchienne):
pareille société s'oriente fatalement sur le modèle de la plus haute
excellence, celle du roi, qui n'est ni wallon ni flamand. Métissage? Denise van
Dam (et tous ceux qui voudront la suivre) n'est pas une métisse. C'est une
personne qui s'est foncièrement ouverte à l'autre. Cette identité
postnationale (et individuelle), est supérieure
au métissage de la belgitude. Cette
identité postnationale est supérieure
au mélange qui croit résoudre le rapport à l'autre en l'abolissant dans
la fusion. L'exaltation du métissage produit en effet l'exclusion des non-métis.
Tout le monde est métis au sens biologique. Mais pas au sens où le décrète
la belgitude La belgitude, qui exalte la culture "belge" sous la forme
de la rencontre franco-flamande des grands écrivains à la Verhaeren, oublie,
en fait, la Wallonie où les métissages sont différents et nourrit donc à son
égard un racisme inconscient et involontaire. Les Wallons et les Flamands, même
séparés, restent des hommes. Sans oublier qu'ils restent aussi des femmes - et
on me croira aisément, étant donné que je n'avais pas, en tête, au cours de
ce raisonnement, n'importe quelle femme...
José
Fontaine
Post
Scriptum
Quel
est l'avenir de la gauche dans la future non-Belgique? Les élites wallonnes ont
failli. Le personnel politique socialiste tente de s'y substituer. Le PSC est
attentiste, comme toujours. Les Ecolos ne mordent pas au problème de la
Citoyenneté wallonne (même du simple civisme wallon). Les libéraux semblent
devoir préférer toute solution française à une solution "wallonne"
qui rappellerait trop d'où vient la Wallonie: de la tourbe plébéienne. La
gauche avait voulu la Wallonie pour en faire un pays où le mouvement ouvrier
contrôlerait le développement. Il y a sans doute un avenir plus banal pour la
gauche: s'inscrire dans une opposition radicale à tous ceux, y compris les
socialistes, qui en feront seulement un Etat-Nation comme les autres. Avec ce
mince espoir que la disparition de la monarchie y permettra mieux la citoyenneté
et la laïcité. Et cet espoir aussi mince - mais y en a-t-il d'autres? - que
les fondements populaires de la Wallonie y inspireront, un jour, une Cité
juste. En toute hypothèse, le temps passé par la gauche à sauver la Belgique
est du temps perdu. Les socialistes qui veulent maintenir le lien entre
socialistes flamands et wallons sont sympathiques, mais au moins aussi à droite
que les autres. Ils lient, de plus, une attitude ouverte au pari perdu du
belgicanisme.