”Tutsis", "Hutus" face à l'Histoire
[paru
dans République n° 24, octobre-novembre 1994]
À
la fin juin dernier, l'ethnologue Luc de Heusch répondait aux questions que lui
posait Jacques Baudouin animateur
de l'émission "Arguments". Parce qu'elles se situent dans la
"longue durée" chère à République les réponses de Luc de Heusch
nous ont prodigieusement intéressés et nous avons cru bon de transcrire cette
conversation avec l'un des ethnologues les plus réputés de l'ULB.Le livre de
Colette Braeckman s'inscrit, lui, dans la durée plus courte et a une autre portée
que nous ne négligeons pas et sur laquelle nous reviendrons.
Jacques
BAUDUIN - Les
massacres, la violence du génocide
Rwandais est-elle l'expression d'une lutte séculaire entre deux ethnies les
Tutsis et les Hutus, est-elle le résultat
des antagonismes de l'Afrique ancienne? On a souvent tendance àexpliquer les
conflits politiques dans l'Afrique
noire d'aujourd'hui en termes de
conflits ethniques. Nous allons voir ce qu'il en est avec Luc de Heusch.
Luc
de Heusch, vous êtes
professeur émérite d'anthropolgie sociale et
culturelle, Vous êtes anthropologue et cinéaste On rencontre le Rwanda
à de nombreuses reprises dans vos travaux. Vous y avez consacré notamment un
livre publié par les éditions
de l'ULB en 1966
Le Rwanda et la civilisation interlacustre
. Ce livre était un livre d'anthtropologie politique. Vous y étudiiez
l'émergence de l'Etat au Rwanda. C'était
aussi un livre d'anthropologie religieuse
Vous y étudiiez le déploiement au Rwanda d'une religion homogène.
laquelle?
Luc
de HEUSCH - Il
s'agit d'un culte initiatique le Kubandwa,
un culte de possession qui est largement répandu dans toute l'aire
interlacustre et qui apparaît au Rwanda au
cours du 17e siècle. Il se présente là comme une espèce
de royauté mystique ouverte au peuple, et largement ouverte aux Hutus, qui étaient
de fervents adeptes de cette religion.
JACQUES
BAUDUIN -
Et puis, sur le Rwanda, vous avez réalisé un film Rwanda, tableau d'une féodalité
pastorale, un film que vous aviez tourné
en collaboration avec Jacques Maquet àpartir d'un livre de Jacques
Maquet, Le système des relations sociales dans le Rwanda ancien. Vous étiez
également intervenu sur le Rwanda après de premiers massacres collectifs qui
s'étaient déroulés à l'époque et vous aviez publié un article dans la
revue Synthèses en octobre 64: Massacres collectifs au Rwanda.
Est-ce que cette violence que l'on rencontre périodiquement au Rwanda depuis
l'indépendance, et même juste avant, peut-elle s'expliquer autrement que par
la résurgence de haines ethniques ancestrales entre Hutus et Tutsis?
LUC
DE HEUSCH -
Je pense que cette violence est le produit
de la décolonisation et non pas de la société traditionnelle rwandaise. Cette
société était sans doute une société de classes, avec des antagonismes de
classes, entre, d'une part, une minorité de Tutsis
dominante, passionnés par l'élevage des vaches, propriétaires
des grands troupeaux et, d'autre part, la majorité des paysans hutus.
Mais ces deux couches de la population vivaient dans une nation qui s'est
constituée lentement au cours des siècles.
Le Rwanda se forme d'abord dans le centre du pays et, àl'est: une dynastie
tutsie combat victorieusement des
dynasties rivales et, lentement, entreprend,
à partir du 17e et du 18e siècle, une grande expansion territoriale qui l'amène à annexer des zones hutus qui avaient été longtemps indépendantes.
En revanche, dans le Rwanda
central et oriental, depuis très longtemps, existaient entre ces deux
classes sociales des rapports de
clientèle, sans doute inégalitaires, mais qui cimentaient une nation. On ne
peut pas dire que les Tutsis et les
Hutus étaient deux ethnies différentes.
JACQUES
BAUDUIN -
Qu'est-ce alors qu'être Hutu et Tutsi au
Rwanda dans la société traditionnelle?
LUC
DE HEUSCH -
Cette société de classes
avait une tendance
à devenir une société de castes, caractérisée par une forte
endogamie: l'aristocratie tutsie se
reproduisait par des mariages
endogames et a fini par produire une espèce de phénotype qui la distinguait
physiquement, en partie du moins, de la masse hutue. Mais être Tutsi signifiait
appartenir à une classe dominante, être propriétaire de bétail, exercer une
fonction politique ou avoir sous sa dépendance un certain nombre de clients
hutus. Ce sont des distinctions
sociales et non pas des distinctions raciales.
JACQUES
BAUDUIN
- Mais si l'on remonte dans le
temps, vers le 15e siècle, au moment où il semble que l'on doive situer
l'apparition de populations tutsis dans cette région, est-ce qu'il n'y avait
pas des différences entre ces deux populations? Les Tustsis viennent des
régions éthiopiennes semble-t-il. Les Hutus étaient-ils sur place?
LUC
DE HEUSCH -
Nous ne savons rien de l'origine des Tutsis. L'on suppose, si l'on suit les
relations orales plus ou moins mythiques, qu'ils apparaissent au 13e, 14e
siècle dans l'est du pays et qu'ils progressent lentement vers le centre puis
l'ouest. Mais ces questions
d'origine sont tout à fait sans
intérêt. Après tout, qu'est-ce que c'est que les Belges, qu'est-ce que c'est
que les Français? Il y a des mélanges de Germains, de gallo-romains (etc), et
plus personne ne s'interroge sur nos origines anthropologiques au point de vue
physique. En revanche, il faut souligner que le Rwanda était une nation caractérisée
par une langue unique: les Tutsis et les Hutus partageaient la même langue, la
même religion. Ils respectaient le même système d'interdits et tous
reconnaissaient, au sommet de la pyramide sociale, le pouvoir prestigieux d'un
roi sacré, maître de la nature et
de la société.
JACQUES
BAUDUIN -
Il y avait d'ailleurs une troisième ethnie au Rwanda?
LUC
DE HEUSCH-
Il y avait une
troisième ethnie
minoritaire, les Twas, dont la
vocation de caste était d'être
chasseurs, potiers et bouffons, et qui pratiquaient eux-mêmes une endogamie qui
perpétuait, elle, un phénotype de type pygmoïde.
JACQUES
BAUDUIN-
Est-ce qu'on pourrait dire que ces ethnies ou ces ethnicités se sont forgées dans
une histoire précise, qui est à
la fois celle de l'ancien royaume du Rwanda et des différents moments de la
colonisation, de la colonisation
allemande et puis de la
colonisation belge?
LUC
DE HEUSCH -
La colonisation allemande est très
brève puisque les premiers émissaires
allemands arrivent à la fin du 19e siècle
et, à la faveur de la première guerre
mondiale, les Belges entrent au Rwanda et la SDN
leur confient un mandat de tutelle
en 1923. Que se passe-t-il à ce moment-là? Le gouvernement colonial belge
confie tous les pouvoirs aux Tutsis. c'est-à-dire à l'ancienne
aristocratie dominante,
qui possédait dejà, dans l'ancienne organisation politique, les postes-clés,
à quelques exceptions près. L'ancienne structure
administrative comportait, dans chaque district, un chef des pâturages et un chef des terres.
Ils avaient, sous eux, des sous-chef des collines. Cette ancienne
organisation administrative était complétée par une organisation militaire,
avec des chefs d'armée et, dans les régiments, des lignages tutsis et hutus.
Cette organisation est supprimée, mais
on confie les chefferies et les sous-chefferies à des Tutsis. Donc les Hutus
restent écartés du pouvoir. Et le gouvernement belge, comme l'Eglise
Catholique d'ailleurs, vont considérer que les Tutsis sont des populations
intellectuellement supérieures aux Hutus.
JACQUES
BAUDUIN -
Donc, dans un premier temps, on pourrait dire
que l'administration coloniale belge
a pris à son compte cette idéologie?
LUC
DE HEUSCH-
Absolument. Il y a une alliance qui se crée entre l'administration coloniale,
les Tutsis et l'Eglise qui, naturellement, christianise avec un très grand succès
- apparent du moins - l'aristocratie
Tutsi. Le roi Mutara est un roi très chrétien.
JACQUES
BAUDUIN -
Et puis il y a eu un changement d'alliance?
LUC
DE HEUSCH -
Nous approchons des années 60,
c'est-à-dire de la décolonisation. La plupart des pays d'Afrique sont en train
de conquérir leur indépendance
et, au Rwanda, les gens sont divisés sur
la question. En effet les Tutsis avaient imposé,
un peu à la sauvette, à la mort du roi Mutara, en 59, un demi-frère du roi
qui n'avait été choisi, ni par l'Eglise
cette fois, ni par le gouvernement. Celui-ci a entériné le choix de Kigeri V,
un demi-frère du Mwami. Et à ce moment-là, autour de Kigeri V, une aile
tutsi traditionaliste se
regroupe et crée un parti nationaliste, l'UNAR, l'Union Nationale Rwandaise,
qui fait grand tapage au Conseil de tutelle de l'ONU, réclame
l'indépendance immédiate. En revanche les Hutus s'étaient regroupés
dans un parti, fortement contrôlé par l'Eglise, dont sortira M.
Kaybanda, le futur président de la République. Ces Hutus, eux,
demandent prudemment que l'indépendance
soit retardée et organisée par le colonisateur
car ils dénoncent une double colonisation. Ils disent avoir été
colonisés par les Belges, mais aussi, antérieurement, par les Tutsis et ils
demandent fort curieusement à la Tutelle de les débarrasser
de cette première colonisation qu'ils
jugent inacceptable.
JACQUES
BAUDUIN -
Mais alors, on pourrait dire que
l'on a assisté, à partir des années 5O,
à tout un travail de construction politique des identités, d'identités
plus dures. Est-ce qu'il ne faut pas insister aussi sur le rôle qu'ont pu jouer
à la fois des intellectuels hutus et tutsis
sur l'élaboration de ces
identités dures?
LUC
DE HEUSCH -
Oui. Ces identités hutus et tutsis n'existaient pas, comme telles, dans
l'ancienne nation Rwandaise. Elles ont été fabriquées, forgées par les intellectuels hutus, d'abord fortement appuyés par la Tutelle, En effet,
la Tutelle, cherchant l'alliance des Hutus, a pris parti militairement
dans une première guerre civile qui éclate dans les années 59, 60. Elle prend
ouvertement le parti du Parmehutu
de M.Kaybanda qui entend organiser une sorte de démocratie chrétienne.
Ce conflit qui naît à ce moment-là n'a pas encore pris la tournure extrêmement
violente qu'il a prise aujourd'hui. Mais on peut dire que la Tutelle a pris parti pour les Hutus et a contribué ainsi
à cette tragédie dont nous voyons aujourd'hui les conséquences funestes et
qui est précédée de l'exode, en 1960, de cent mille Tutsis au Tanganyka, en
Ouganda, au Zaire et au Burundi.
Cette
exode a été naturellement provoqué par
le soutien militaire que le colonel Logiest, résident
spécial du Rwanda, apporte à ce qu'il faut bien appeler déjà des milices hutues, plus ou moins contrôlées,
et que les intellectuels hutus contrôlent sans doute de moins en moins.
JACQUES
BAUDUIN -
C'est d'ailleurs ce que vous aviez dénoncé devant la Ligue belge des droits
de l'homme en 1964.
LUC
DE HEUSCH -
Oui, à ce moment là, intrigué par ce brusque revirement, lié à l'indépendance,
je me décide de faire un voyage d'études
au Rwanda et, là, ma surprise est très grande car, à la suite d'un
malentendu, un officier supérieur
belge, qui était le conseiller intime de M. Kaybanda en matière
de sûreté, m'ouvre son coeur et m'avoue
qu'en effet l'armée belge a apporté une secours militaire
violent, meurtrier aux Hutus déchaînés
et, en plus, il m'ouvre les dossiers secrets de la Sûreté, et j'apprend
en effet que cet expert belge dénonce auprès de M. Kaybanda, avec une haine déjà
raciste, l'exploitation des Hutus par les Tutsis. Ces Tutsis que la même
tutelle avait encouragés pendant cinquante ans. Je vois alors, sous la plume de
cet officier supérieur, qui était lu avec attention par M. Kaybanda, apparaître
le mythe raciste du long Tutsi, ennemi acharné
de la république démocratique, que la Belgique est censée mettre en
place avec le concours des Hutus.
JACQUES
BAUDUIN -
Donc on peut dire qu'à la fin des années 50, début des années 60, une partie
de l'administration coloniale, une partie de la coopération technique, a joué
un rôle trouble et une partie de l'Eglise aussi.
LUC
DE HEUSCH -
Je ne veux pas accuser toute la
coopération belge, mais il se fait que je sais que des experts militaires ont
joué un rôle extrêmement funeste qui se poursuivit après l'indépendance. Le
rôle de l'Eglise est significatif. L'Eglise
a joué un rôle moral
dominant au Rwanda. C'était une terre de colonisation religieuse et non pas
économique car il n'y a pas de richesses à exploiter au Rwanda. Alors, l'Eglise
s'est toujours appuyée sur l'aristocratie tutsi qu'elle croyait
définitivement convertie. Il semble bien que ce soit une conversion en
surface car au moment où l'UNAR, le
parti nationaliste tutsi, se constitue et réclame l'indépendance immédiate,
il dénonce la convention qui liait le Rwanda aux missions catholiques. Fureur
de Mgr Perraudin, l'archevêque suisse, qui s'entend immédiatement avec le
colonel Logiest pour décider que
le Rwanda sera une République hutu
indépendante chrétienne et qu'on mettra ces abominables Tutsis hors d'état de
nuire. C'est à ce moment-là que le revirement est appuyé en chaire de vérité
par Mgr Bigirumwami qui est un évêque tutsi,
obligé de signer, avec Mgr Perraudin,
une proclamation adressée à tous les ecclésiastiques du Rwanda dénonçant
le parti UNAR tutsi comme national-socialiste. Vous voyez que le
malentendu était grave.
JACQUES
BAUDUIN -
Mais donc si l'on veut tirer la leçon de ces événements, par rapport à la
violence et au génocide, on se rend compte que dire qu'ils peuvent s'expliquer
par des haines ancestrales, ce
serait dire la même chose, par exemple, que
de dire que le génocide nazi
est le fruit d'une lutte séculaire entre Allemands et Juifs?
LUC
DE HEUSCH -
L'antisémitisme allemand avait des
racines dans la chrétienté depuis longtemps, alors qu'il n'y avait jamais eu
d'antagonismes racistes entre Tutsis et Hutus. Il y avait même des échanges génétiques,
bien que les Tutsis et les Hutus
formassent des castes endogames. Ce
qui s'est passé au Rwanda, le
drame du Rwanda, c'est que des tensions
qui existent dans toute société de classes, s'est transformée,
brusquement, avec le concours de la nouvelle idéologie de la décolonisation, où
la Tutelle belge et l'Eglise catholique ont joué un rôle considérable, en une
tension raciste. Et nous avons assisté à
la transformation de ce racisme en
une folie meurtrière.
JACQUES
BAUDUIN -
Revenons à ce livre que vous aviez publié en 1966 Le Rwanda et la
civilisation interlacustre.
Vous y étudiiez la naissance de l'Etat Rwandais. Cet Etat n'a pas surgi tout
armé dans l'histoire.
LUC
DE HEUSCH -
Non dès que les Tutsis pénètrent,
apparemment pacifiquement, au
Rwanda au 13e et au 14e siècles. Et l'on voit surgir plusieurs petits royaumes
au centre et à l'est, qui mènent des guerres l'un contre l'autre. Finalement,
c'est la dynastie Nyiginya qui
prend le pouvoir et qui entreprend
de mettre en tutelle une partie au moins de la
paysannerie hutu. Cette mise en tutelle, c'est le contrat de vache. Les
Tutsis détenaient la propriété des grands troupeaux et les Hutus aspiraient
à avoir accès à ce bétail. Les Tutsis ont mis ingénieusement en place un
contrat qui stipulait ceci: le client hutu, après des années passées au
service de son patron, après avoir
donné une partie de sa récolte,
consolidé son enclos, voire cultivé une partie de ses terres, recevait en récompense
une ou plusieurs vaches, mais la
nue propriété du bétail était
toujours détenue par le maître tutsi. Le Hutu jouissait du lait et des
taurillons, mais devait restituer
les génisses, la partie
productrice du capital, au maître, qui gardait ainsi la maîtrise de ce
capital, ce qui lui assurait un
pouvoir économique considérable. Mais je précise que contrat de clientèle
existait principalement dans le Rwanda central. Par conséquent, il y a eu, au
nord et à l'ouest, des zones hutus
qui ont conservé plus ou moins leur autonomie, qui
n'étaient pas aussi liées à la classe dirigeante que ne l'étaient les
Hutus du centre.
JACQUES
BAUDUIN -
Mais alors ce qui vous intéressait dans cette naissance de l'Etat Rwandais, c'était
aussi que l'on y assistait à la transformation d'une société qui, à
l'origine, était une société à clans totémiques, en une société à
castes.
LUC
DE HEUSCH -
Dans toute la région inerlacustre, en effet, l'organisation clanique est
dominante. Mais ces clans avaient parfois différentes spécialités
professionnelles ou rituelles. Nulle part dans les Etats voisins du Rwanda, on
ne voir surgir cette structure de caste, ou de proto-caste,
qui va avoir comme conséquence la dissolution de l'ancienne organisation
clanique. Les Tutsis ont fini par
englober dans leurs propres clans les Hutus ou à s'insérer dans les clans
hutus autochtones. Les trois castes étaient réunies à l'intérieur d'un clan
totémique vidé de sa substance socio-économique. C'est là un processus
historique tout àfait unique en Afrique et même dans ces régions. Parallèlement
la royauté s'est mise en place et a mis sur pied cette organisation militaire
et administrative bicéphale, avec un chef des terres et un chef des pâturages
que j'évoquais tout à l'heure, qui était confiée majoritairement à
l'aristocratie tutsi.
JACQUES
BAUDUIN -
Et une royauté qui était une
royauté sacrée. Vous avez consacré à cette royauté sacrée beaucoup de vos
travaux...
LUC
DE HEUSCH -
Oui, je suis parti de la royauté
du Rwanda dans des travaux comparatifs où
j'essaye de comprendre pourquoi, au sommet d'une société, se trouvait un
personnage extraordinaire, un peu
monstrueux, hors parenté, qui
avait à la fois pour mission de maintenir l'ordre social
et, d'autre part, d'assumer
la fécondité et la prospérité. Il faut dire qu'au Rwanda
central, en tout cas, le prestige du roi était considérable. Le roi était
devenu chrétien mais il gardait son pouvoir sacré
(un pouvoir sacré chrétien
en quelque sorte). Quand les Hutus étaient mécontents des Tutsis, ils disaient
que le roi était mal conseillé. Mais la position
des Hutus étaient en quelque sorte favorisée par la division du pouvoir
tutsi. Le roi avait multiplié un peu
partout des cadres concurrents. Le chef de terre ou de pâturages ou le chef
militaire avaient leurs propres clients et
chaque Hutu pouvait ainsi s'appuyer sur la protection
de l'un ou l'autre de ces
personnages, jouer de leur
concurrence interne. On ne peut donc
du tout assimiler ce système de clientèle
à un régime d'esclavage
JACQUES
BAUDUIN -
De quand date la christianisation de cette royauté sacrée?
LUC
DE HEUSCH -
Le dernier roi païen était Musinga et il était farouchement hostile à la
colonisation. Il est déposé en
1933. C'est à ce moment-là que l'Eglise choisit un Prince de sang mais christianisé Rudahigwa Mutara et l'Eglise parvient même
àfaire consacrer le Rwanda au Sacré-Coeur
de Jésus . C'est dire que l'emprise chrétienne était très forte. A la mort
de ce roi chrétien, la crise commence à apparaître puisque les
conseillers du roi imposent à la sauvette, à la faveur des funérailles,
un roi qui fait figure de nationaliste.
JACQUES
BAUDUIN -
Je voulais vous demander à quand remontait cette royauté sacrée?
LUC
DE HEUSCH -
La royauté sacrée proprement dite se perd dans la nuit des temps. On la rencontre dans d'autres sociétés africaines et il est
impossible de savoir ses origines. Il est fort possible qu'elle existait déjà
au moment de l'arrivée des Tutsis au Rwanda. De petits royaumes hutus
possédaient déjà en germe des
rituels que la dynastie tutsi va récupérer
à son profit.
JACQUES
BAUDUIN -
On peut situer cela vers le 16 e siècle?
LUC
DE HEUSCH -
Oui, nous savons que les grands rituels obéissaient à un grand code transmis
par la tradition orale, par les conseillers secrets et, certainement, cette idéologie
de la royauté apparaît vers le 15e-16e siècle, peu après la pénétration
tutsi.
JACQUES
BAUDUIN -
Cette institution du contrat de vache que vous avez décrit comme la clé de voûte
du système des castes et qui va s'installer
au Rwanda, elle instaure entre le patron tutsi et son client hutu une dépendance
individuelle, qui est aussi une dépendance collective. Est-ce qu'il y
avait d'autres formes de dépendance dans la société traditionnelle du
Rwanda?
LUC
DE HEUSCH -
Un certain nombre de Hutus avaient un patron mais
ils dépendaient aussi d'une autorité administrative, d'une autorité
militaire et donc étaient soumis à un ordre socio-politique tutsi. Quelques
Twas, tout à fait à
l'étage inférieur de cette hiérarchie, avaient parfois à la Cour
des rôles rituels tout à fait privilégiés. Il y avait
une certaine mobilité. Certains Hutus riches pouvaient accéder à la
Cour et étaient considérés comme tutsis, quel que soit leur aspect physique. C'était
rare: il fallait pour cela être
en possession d'un certain cheptel. On a même vu des Twas,
anoblis à la Cour alors que leur
petite taille contraste, au maximum, avec la stature des Tutsis. Et ils étaient
méprisés par ailleurs par les
Hutus comme par les Tutsis.
JACQUES
BAUDUIN -
Donc on ne peut pas dire qu'au Rwanda, la conscience d'être hutu ou tutsi ait
été permanente et immuable àtravers
les siècles?
LUC
DE HEUSCH -
Elle n'était pas permanente et immuable mais cette stratification s'était
clichée au début du XXe siècle
et on peut même dire peut-être que la colonisation a, en partie, renforcé la
cristallisation.
JACQUES
BAUDUIN -
Mais alors, il y a eu aussi
l'expansion territoriale du royaume du Rwanda central. Est-ce que dans les autres régions
de l'aire interlacustre, les
dépendances étaient les mêmes?
LUC
DE HEUSCH -
Non, le Rwanda offre un exemple assez exceptionnel de pouvoir absolu. A la fin
du 19e siècle, la royauté était contrôlée par quelques grands lignages
tutsis, mais il n'y avait pas de conscience
de classe de l'aristocratie, pas plus que chez les Hutus. Dans le royaume
Ngoro,en Ouganda, existait un régime plus féodal. Les chefs de province nommés
par le roi avaient une autonomie beaucoup plus grande. Le roi ne contrôlait pas
l'ensemble de la structure politique, comme c'était le cas au Rwanda. Et, même,
au Burundi, ce système quasi féodal se traduisait par l'existence de grands
princes qui possédaient des fiefs, classe intermédiaire entre le roi et les
autres Tutsis. Cette classe intermédiaire n'existait pas au Rwanda.
JACQUES
BAUDUIN -
Alors, pour le Rwanda, vous ne parlez pas de féodalité, c'est l'Etat qui était
prédominant?
LUC
DE HEUSCH -
Là, je suis un peu en désaccord avec Maquet. Je crois que la structure
politique était celle d'une monarchie absolue. Tous les pouvoirs étaient contrôlés
par le roi. En fin de compte, ce
roi les divisait entre différentes familles de haut statut. En revanche, évidemment,
on pourrait être tenté d'appeler
"féodalité pastorale" ces liens de clientèle
qui liaient un certain
nombre de clients hutus à des pasteurs
et qui leur confiaient une ou
plusieurs vaches, ou même au contrat
identique qui liait des grands propriétaires tutsis à des tutsis moins riches qui recevaient aussi
une partie du bétail, sans
que les vassaux tutsis ne soient astreints à des travaux agricoles. Les Tutsis
étaient spécialisés dans l'élevage et n'entendaient être qu'éleveurs,
strictement.
JACQUES
BAUDUIN -
Mais dans la mesure où il y a eu cette expansion
territoriale: dans les régions
conquises, il y avait un autre système
de domination, une domination militaire?
LUC
DE HEUSCH -
Précisément, à partir du 16e, 17e siècle, chaque
nouveau roi forme une nouvelle armée à partir d'un embryon de pages qui
sont des fils d'aristocrates, et mobilise en
quelque sorte une partie de la population, lui donne des troupeaux qui servent
la logistique de l'armée. Surtout, Il nomme aux frontières des chefs d'armée
qui ont pour fonction d'agrandir le pays ou de le défendre
contre les invasions au sud du Burundi, l'ennemi héréditaire.
JACQUES
BAUDUIN -
Et quand ce système de castes
commence àse cristalliser, il a
donc détruit les structures claniques anciennes, y compris
la structure clanique tutsie.
LUC
DE HEUSCH -
Le clan n'était plus un groupe constitutif de la société au Rwanda. C'est
simplement nominal: les gens étaient sensés appartenir à un même groupe
respectant un même interdit. Le
système est basé, non pas sur l'organisation clanique, mais sur ce réseau de
clientèle qui fait la singularité même de cette société très complexe.
JACQUES
BAUDUIN -
Est-ce que cette structure très traditionnelle
a été modifiée par la colonisation?
LUC
DE HEUSCH -
Elle détruit l'ancienne structure militaire et administrative de la
royauté traditionnelle, On a découpé
le pays en chefferies et sous-chefferies. Mais ce sont des aristocrates
tutsis éduqués à l'école d'administration
à Butaré qui occupaient tous les postes ou quasiment tous les postes.
Le contrat de vache a persisté mais sous des formes modifiées et ce n'est qu'à
partir de l'arrivée du gouverneur Harroy que l'on a pensé à démocratiser un
peu le système, mais sous des formes électorales européennes, vides de sens
pour ces gens. Le système était encore quasiment
en place, malgré toutes les modification que je viens d'expliquer, en 1954
lorsque j'ai tourné un film qui
tentait de reconstituer la situation pré-coloniale. Nous avons décidé, vu la
complexité des choses, d'ignorer dans ce film, et l'administration coloniale et
les missionnaires qui, pourtant, ont joué un rôle décisif. Il y avait, dans
l'ancienne tension entre Tutsis et Hutus, une violence latente institutionnalisée.
Quand la royauté a disparu, car la
république a aussi aboli la royauté sacrée, lorsque, à l'intervention
d'intellectuels hutus, mais aussi de l'Eglise et de la Tutelle, on a attisé
cette tension de sorte qu'elle est devenue une haine raciale, à ce moment-là,
évidemment, le Rwanda traditionnel s'est effondré dans le drame.
JACQUES
BAUDUIN -
Un des problèmes du Rwanda, c'est
sa démographie?
LUC
DE HEUSCH -
Il est évident aussi qu'il faut tenir compte du fait
que cette population, de
deux millions d'ahbitants au début du siècle, en comptait maintenant
sept millions avant le drame. Déjà à l'époque coloniale, le pays était
surpeuplé. A telle enseigne qu'il y avait des famines périodiques, déjà à
ce moment. Le gouvernement essayait d'y pallier en constituant des réserves. La
densité de la population était déjà une des plus fortes au sud du Sahara. La
dégradation des sols est considérable. Les pâturages ont contribué
à la déforestation car nous nous situons
ici sur la crête Congo-Nil, qui est une zone forestière. Les
agriculteurs hutus, comme les pasteurs, ont
détruit cette forêt et l'érosion est considérable. Il faut dire que
l'administration belge a tenté de l'enrayer, en partie, en
repeuplant le pays d'eucalyptus, mais cela ne suffisait pas à enrayer ce
processus écologique
JACQUES
BAUDUIN -
On dit aussi que 40 % de la population de Kigali, avant les derniers massacres,
était séropositive C'est donc dire qu'on a parfois l'impression qu'une partie
des assassins sont aussi des morts en sursis.
LUC
DE HEUSCH -
Il est fort possible, que dans cette épidémie de
folie, à l'arrière-plan, joue ce facteur de désespoir, mais, là, je
crois qu'il faudrait consulter les psychiatres et les spécialistes des épidémies
et je n'oserais pas me prononcer
JACQUES
BAUDUIN -
Cette religion, ce culte initiatique
que vous avez étudié au Rwanda était-il encore pratiqué?
LUC
DE HEUSCH -
Le christianisme l'a complètement détruit. Moi, j'ai encore vu, en 1949,
des cérémonies mais, en 63, j'ai constaté
que les gens avaient complètement
oublié l'existence de cette religion qui peut-être survit dans les collines
lointaines; naturellement le clergé
catholique a combattu comme partout ailleurs tous les systèmes religieux
traditionnels. Or cette religion était solidement enracinée chez les Hutus qui
y voyaient une espèce de compensation. Les ancêtres n'étant pas particulièrement
bienveillants, les
Tutsis, non plus, le roi "mal conseillé", ils pouvaient
s'adresser à un dieu à eux un
dieu-roi, Ryangombe, qui était doté de
pouvoirs mystiques considérables, et qui leur promettait le salut là où, dans
la vie quotidienne, ils ne rencontraient que misère.
JACQUES
BAUDUIN -
C'était une religion qui était une variante locale d'une religion
homogène dans la région?
LUC
DE HEUSCH -
Oui, une variation locale d'un culte que l'on rencontre partout dans
la civilisation interlacustre sous des modalités différentes.
J'ai tenté de décrire l'évolution de ce système de croyances
traditionnelles du nord au sud aussi bien en Ouganda qu'en Tanzanie, au
Rwanda et au Burundi. Et l'intérêt du Rwanda, c'est que dans cette
religion, les héros de ce panthéon et
ce roi mythique ne font pas figure d'ancêtres
de la dynastie actuelle, comme
c'est le cas en Ouganda, mais, au contraire, d'étrangers. Dans un
extraordinaire récit épique, on voit surgir brusquement un grand magicien
qui affronte Ruganzu, le roi-magicien qui avait vécu au 17e siècle, ce
qui fait penser que le culte est né vers cette époque-là. Et ce combat laisse
chacun sur ses positions. A la royauté terrestre
s'oppose désormais une royauté mystique, plus forte, du point de vue magique,
aux yeux des fidèles.
JACQUES
BAUDUIN -
C'est donc un mythe qui a surgi de
l'histoire?
LUC
DE HEUSCH -
En tout cas, il est lié aux traditions orales de l'Ouganda où les dynasties
voisines ont rattaché les deux grands rois, chefs de cette compagnie d'esprits,
à leurs ancêtres. Au Rwanda, pas du tout. Il n' ya aucun lien historique
entreles personnages légendaires de ce culte et la dynastie régnante.
JACQUES
BAUDUIN -
Ce qui est passionnant quand on lit votre livre Le Rwanda et la civilisation
interlacustre, c'est la
tentative de reconstruction
historique de la formation du Rwanda, c'est le travail que vous faites sur les
chroniques royales. Vous y constatez que tout y est
fait pour masquer les ruptures dans les continuités dynastiques, les
invasions étrangères par exemple, des dynasties qui sont étrangères et que
ce camouflage relie aux dynasties
précédentes...
LUC
DE HEUSCH -
C'est une découverte de mon collègue, de Jan Vansina. Il a le mérite de
mettre en valeur le fait que
l'histoire nie l'existence de dynasties successives, un peu
comme si les Bourbons étaient les héritiers
directs des Capétiens. Pour renforcer l'idée
que cette dynastie est triomphante, unique, dans toute la société, et
est tombée du ciel, on indique que
l'origine des Tutsis et du roi, c'est le ciel. L'ancêtre lointain du Rwanda, c'était
la foudre et le roi en est un fils bâtard.
Il fallait maintenir ce mythe de l'unité et de la permanence d'une même
dynastie triomphante. Mais,
dans la suite, je me suis aperçu que d'autres traditions
historiques ne racontaient pas l'histoire mais étaient le produit d'une
imagination mythique. Et c'est le début de mon conflit
avec Vansina. Je reproche aux ethno-historiens de ne pas toujours savoir
si les textes qu'ils manipulent sont des textes historiques ou
des produits de l 'imagination mythique.
JACQUES
BAUDUIN -
Parce que votre souci a toujours été
de réconcilier l'histoire et l'anthropologie?
LUC
DE HEUSCH -
Oui, je pense que l'on est en train malheureusement de
les séparer, les historiens réclamant tout le champ de l'anthropologie
comme leur, et oubliant qu'il y a une façon anthropologique
d'envisager, au moins dans la synchronie, l'ensemble
des institutions plus ou
moins conflictuelles comme des systèmes symboliques. A cet
égard je voudrais dire que
Pierre Smits, l'anthropologue français, qui
a, au cours des dernières années, étudié les traditions orales, a
bien souligné que si le Rwanda politique était
divers, connaissait des variations que nous avons évoquées au début de cet
entretien, le Rwanda symbolique était un.
JACQUES
BAUDUIN -
Et notamment il l'a fait en étudiant sa littérature orale.
LUC
DE HEUSCH -
Oui. Dans des textes à la périphérie du Rwanda, donc dans des zones récemment
conquises, par les Tutsis, il n'a
jamais recueilli de variations régionales: ce sont les mêmes dieux qui
apparaissent, les mêmes héros, les mêmes structures narratives. Il y avait
donc une unité de pensée dans
cette nation.
JACQUES
BAUDUIN -
Quand on lit Le Rwanda et la civilisation interlacustre, on découvre
que le Rwanda jouit d'une position particulière dans cette région des grands
lacs, dans la mesure où, vers le 15e 16e siècle,
il a été particulièrement épargné des invasions de
populations qui venaient des régions
du Nil. Alors comment peut-on
expliquer que les traits religieux du Rwanda appartiennent quand même, malgré
cet isolement, à cette symbolisation générale de la civilisation
interlacustre?
LUC
DE HEUSCH -
D'abord, le Rwanda n'a pas été tout à fait isolé et épargné par les Nilotiques car, au 16e siècle, il y a eu la
tradition orale d'une terrible
invasion venue du Ryoro. A ce moment-là, les rois de l'époque instituent une
armée permanente àtitre défensif, donc
on ne peut pas dire que le Rwanda a
vécu en vase clos.
JACQUES
BAUDUIN -
Mais les Rwandais n'ont pas connu les mêmes remous
que ceux qu'on a rencontrés, ailleurs, sur de grandes étendues, du lac
Albert au lac Victoria?
LUC
DE HEUSCH -
Non, cette forte structure militaire,
tout àfait exceptionnelle en Afrique centrale, a protégé le Rwanda
des invasions. Périodiquement cependant, il était en guerre avec le
Burundi voisin. Donc, c'est depuis le 16e 17e siècle, que le
Rwanda s'est consolidé dans son relatif isolement, qui dura jusqu'à la
fin du 19e siècle parce que ce n'est qu'en
1895 qu'un émissaire allemand arrive au Rwanda.
JACQUES
BAUDUIN -
Mais alors comment expliquer que ces traits religieux appartiennent à la
symbolique générale de la civilisation interlacustre?
LUC
DE HEUSCH -
Parce que les symbolismes religieux s'inscrivent dans ce que Braudel appelle les
temps longs. L'Occident a beaucoup changé depuis le Bas-Empire. Or, le
christianisme est toujours la
religion principale de l'Occident et la religion centrale dans la civilisation
occidentale. Les institutions s'incrivent dans ce temps long. Les changements
sont évidents, mais ils s'inscrivent sur un fond mythique et rituel
qui a la vie longue.
JACQUES
BAUDUIN -
Depuis vos travaux, y a-t-il eu d'autres recherches?
LUC
DE HEUSCH -
Claudine Vidal a mené des enquêtes après l'indépendance, dans les années
70. Elle a montré que les Hutus n'étaient pas tous des clients pastoraux mais
toujours des clients fonciers d'une autorité tutsi quelconque, à qui ils
devaient des redevances. La dépendance
était, à ses yeux, principalement de type foncier et elle reproche aux
anthropologues belges d'avoir été victimes d'un fétichisme de la vache. Mais
au moment où nous étions là, il y avait beaucoup, beaucoup de vaches, et mon
film l'atteste. De grands troupeaux ont disparu
avec les Tutsis, et il ne faut pas nier l'importance de ces rapports pastoraux
JACQUES
BAUDUIN -
S'il fallait retenir une leçon de l'histoire et de l'anthropologie quand on
pense aux événements tragiques vécus par le Rwanda.
LUC
DE HEUSCH -
C'est la transformation d'un
processus de tension sociale en un
conflit raciste.
JACQUES
BAUDUIN -
C'est cette transformation que vous décriviez
dans notre intervention de 64?
LUC
DE HEUSCH -
C'était déjà une interrogation car il n'y avait que "que" (entre
guillemets), un millier de morts et, aujourd'hui, l'ONU vient de reconnaître
qu'il s'agit d'un génocide. Que s'est-il passé? Il est évident
que les Tutsis ont servi de boucs émissaires. Pourquoi? L'officier qui
m'expliquait avec tant de candeur ces crimes effroyables, m'expliquait
que la République était menacée par
des terroristes. Et c'est vrai que bien avant l'offensive triomphante de 90,
quelques tutsis avaient constitué
àl'étranger des groupes mal armés qui effectuaient de malhereux raids aux
frontières du pays. Evidemment, chacun de ces raids était un prétexte à un
massacre de populations tutsi à l'intérieur du pays. Et la grande offensive déclenchée
en 1990 à partir de l'Ouganda a fait que tous
les Tutsis de l'intérieur faisaient figures d'ennemis
potentiels. On demandait la carte d'identité aux points de contrôle et,
malheureusement, la carte d'identité rwandaise
spécifiait "Tutsi"
ou "Hutu". "Tutsi"
était devenu l'équivalent de l'étoile jaune.
[Le
texte de cette conversation a été établi avec le concours de Luc de Heusch.]